Provisoirement. Jusqu'aux craquements.
Ces craquements se manifestent déjà, dans les stratégies d'évitement du travail et de l'engagement personnel dans son ouvrage, dans l'affaiblissement des engagements sociaux, dans les risques psychosociaux qui prolifèrent en milieu professionnel comme au-dehors... Jusqu'à cette consommation qui se maintient tant bien que mal, en dépit des inquiétudes, comme un bromure social.
Mais, aucune société ne peut durablement vivre dans l'évitement d'elle-même. Et, lorsqu'elle finira de se désespérer, les réveils seront brutaux.
Une semaine avant les "événements" de mai 68, le 15 mars, Pierre Viansson-Ponté publiait dans Le Monde une chronique au titre prémonitoire, " Quand la France s'ennuie". Il y dénonçait l'absurdité de la situation faite aux citoyens et à la jeunesse, notamment : "La jeunesse s'ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l'impression qu'ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l'absurde à opposer à l'absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l'homme..."
Or, nous ne sommes pas loin d'une pareille vacuité absurde, mêlée d'inquiétude, qui fait la place plus belle aux humoristes et aux traders qu'aux producteurs de richesses et d'idées neuves. Le phénomène dure déjà depuis quelques années. Curieusement, la réponse apportée (et qui a fonctionné) a été celle du défi et de la provocation : sur l'âge de la retraite, sur la sécurité sociale, sur la fiscalité... jusqu'à ce débat inutile sur l'identité nationale. Idem dans de nombreuses entreprises où le "downsizing" et les délocalisations ont tenu lieu de religion pour sécréter toujours plus de... valeur! Les mots, tout de même, jouent parfois avec nos nerfs.
Bref, à trop la provoquer et à lui proposer comme unique modèle des solutions fortement régressives sur les conditions de travail ou les salaires, l'opinion risque de perdre la ductilité qui lui a permis de supporter, même en maugréant, les avanies de l'époque. Et la réaction, nécessairement brutale, incohérente et mal coordonnée qui en résulterait pourrait provoquer les mêmes déconvenues qu'en 1969 quand, en une brève année, les acquis sociaux les plus mirobolants de 68 ont été dévorés par l'inflation.
On prétend que l'histoire ne se répète pas. C'est possible. Mais, les hommes n'ont pas tant changé qu'il ne réagissent pas de façon assez voisine à une brutalité comparable.
Il faudra donc beaucoup le lucidité et de doigté à tous ceux qui se trouvent en situation de responsabilité pour passer une année 2010 "bonne et heureuse".
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