Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 13:03

 

GilliganUne voix différente – Pour une éthique du care

 

Carol Gilligan

Traduction Annick Kwiatek et Vanessa Nurock

 

Flammarion, coll. Champs Essais, 2008

Ed. originale, Harvard University Press, 1982

 

Toute personne soucieuse des menaces que fait peser l’hyper-individualisme contemporain sur nos sociétés et leurs organisations devrait prendre un peu de temps pour lire l’ouvrage fondateur de l’éthique du care, Une voix différente, de Carol Gilligan.

 

Cette féministe américaine de la deuxième génération (après celle des sufragettes), élève puis collaboratrice de Kohlberg, a travaillé à sa suite sur la question des stades du développement moral de l’individu à partir d’un angle nouveau, celui de la différenciation féminine et masculine. Car, observe-t-elle justement, les études antérieures, en négligeant cette distinction, font inévitablement prévaloir une approche masculine de cette problématique.

 

Dilemmes moraux

De son travail sur l’influence de l’expérience et de la pensée sur la résolution des dilemmes moraux, issu d’une série d’enquêtes par entretiens conduits sur plusieurs années, il ressort que si les hommes assurent progressivement leur développement personnel sur le fondement d’une séparation identitaire avec autrui, tandis que les femmes définissent leur identité à travers un réseau de relations d’intimité et de sollicitude (care). Ainsi, selon les observations faites par Piaget à propos de l’élaboration des règles du jeu, les petits garçons deviennent, au cours de leur enfance, de plus en plus passionnés par l’élaboration de procédures d’équité, de plus en plus raffinées, construisant ainsi un « sens juridique » qu’il juge essentiel au développement moral. En revanche, ainsi que l’analyse Bettelheim à propos du rôle des contes de fées dans la formation des filles, celles-ci définissent leur identité intérieurement et par rapport à une autre personne (le prince charmant…). Et Carol Gilligan d’enfoncer le clou : « les hommes d’âge mûr qui célèbrent aujourd’hui l’importance de l’intimité, des rapports humains et du souci d’autrui, font une découverte de ce que les femmes ont toujours su » !

 

Mais, si l’on laisse de côté ce débat post-édénique, la distinction introduite par Gilligan se révèle fortement productive pour nos réflexions sur le fonctionnement du management, comme de la démocratie ou de la société en général. En effet, la thèse principale de l’auteure, met en évidence le fait que l’approche féminine du soi se constitue à travers les liens avec autrui à l’inverse des hommes qui développent une vision beaucoup plus séparative. Ainsi, « les hommes, (à travers leurs récits de vie sur le thème du danger) décrivent le danger d’être pris au piège ou trahis, des se faire prendre et emprisonner dans une relation intime étouffante ou d’être humiliés si les autres les rejettent ou les trompent. En revanche, le danger que les femmes évoquent dans leurs récits de réussite personnelle est un danger d’isolation, la peur d’être délaissées … ».

 

De l’abstrait au concret

Les hommes développent donc une approche juridique et abstraite de la morale (Gilligan s’oppose ici à la thèse de Rawls sur le « voile d’indifférence » précédant l’idée de justice), tandis que les femmes font prévaloir le souci de ne pas faire de mal et de résoudre le conflit éthique en sorte que personne ne souffre : « les jugements moraux des femmes sont, beaucoup plus que ceux des hommes, reliés à des sentiments de sympathie ou de compassion et (qu’)elles se sentent surtout concernées par la résolution de dilemmes réels et non hypothétiques… ».

 

D’où cette analyse fondatrice : « les femmes perçoivent le dilemme moral comme un problème de responsabilité et de préoccupation du bien-être (care) de l’autre, et non comme une question de droits et de règles. (…) Ainsi, une éthique du bien-être (ethic of care) de l’autre repose sur une logique psychologique des relations humaines, ce qui contraste avec la logique formelle d’équité sur laquelle est fondée la conception de justice » (p. 121).

 

S’opposeraient donc une éthique formelle et une éthique réelle comme dans la théorie marxienne les droits formels et les droits réels. Et après tout, pourquoi pas. Surtout dans des sociétés ou le droit est vu comme le principal bouclier contre les injustices, avec les insuffisances dont témoigne quotidiennement la lecture de la presse. D’autant qu’avec la maturité, ces deux approches s’entremêlent et chacun des deux sexes incorpore dans les siennes les approches de l’autre (ouf !).

 

Sollicitude

Qu’en déduire pour nos sociétés comme pour nos entreprises ? Je soulignerais volontiers deux apports importants :

 

- la dimension constitutive du réseau social dans l’identité, dont on voit bien, dans la prévention des risques psychosociaux combien il constitue une armature protectrice pour les personnes soumises à des stress ou des harcèlements importants. Que vous soyez entouré ou non et vous trouverez ou pas en vous les ressources pour faire face.

 

- le rôle de la sollicitude (je parle plus volontiers de l’attention, mais on pourrait aussi évoquer la reconnaissance avec Axel Honneth) dans la préservation du lien social si essentiel au fonctionnement de toute organisation, au sens le plus large.

 

Voilà pour il faut lire Carol Gilligan.

Par Patrick Lamarque - Publié dans : Responsabilité sociale
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Le fil d'Ariane

 

Conserver près de soi le Manuel d’Épictète

 

Épictète est né en 50 à Hiérapolis , en Phrygie. Esclave, il gagne Rome avec son maître Épaphrodite et suit les cours du stoïcien Musonius Rufus. Affranchi, il est banni par l’empereur Domitien et s’installe à Nicopolis, en Épire où il ouvre une école et c’est son élève Arrien qui compile son enseignement dans « le Manuel ».  Ce livre porte ce titre parce qu’il faut toujours l’avoir « sous la main » et nombre de ceux qui s’y sont référés, de Marc Aurèle à Frédéric II de Prusse, le transportait avec eux dans les fontes de leurs montures.

 

La principale leçon du grand philosophe stoïcien se fonde sur la nécessaire distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Seul ce qui dépend de nous peut être considéré comme un bien ou un mal, à savoir nos décisions, nos jugements, nos désirs. Ce qui ne relève pas de nous doit nous laisser froids et distants. Cependant, nous recevons des influences ou des faits extérieurs auxquels nous ajoutons généralement un jugement de valeur. Ainsi, ajoutons-nous à la vision d’un mort le fait qu’elle soit redoutable alors qu’une vision plus exacte du cycle de la vie et de la mort nous permettrait de mieux réguler nos craintes et nos émotions. Et de mieux diriger notre vie.

 

Voilà une leçon que nous gagnerions à faire notre dans une période où les agressions du monde son nombreuses et font des ravages. D’ autant qu’Épictète en parle dans un langage simple, quotidien et qui en rien n’a vieilli : le lecteur tombe malade, embrasse sa femme et ses enfants, prend un bain, voyage en bateau, fait l’amour…

 

Depuis vingt siècles et pour longtemps encore il est bon de glisser ce petit manuel dans ses fontes.

 

ÉPICTÈTEUn précieux manuel facile à se procurer.

Arrien, Pierre Hadot, LGDF, Essai, poche, 2000

 

 

 


 

 

Digest

 

Patrick Lamarque est conseil de dirigeants en matière de stratégie, de gestion des crises et de management du changement. Il est également coach pour dirigeant privés et publics. Il opère en France et à l’étranger.


Ancien élève à l'Ecole Nationale d’Administration, Patrick Lamarque, dans les années 80, a créé la mission communication interne et maîtrise du climat social à la Ville de Paris, coordonné la communication gouvernementale auprès du Premier ministre et conseillé pour sa communication le ministre de la Défense. Dans les années 90, il dirige la communication de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux, puis celle de la Ville et de la Communauté Urbaine de Lyon. Il est ensuite appelé comme Conseiller auprès du Secrétaire d'État à la Défense, puis auprès de la Secrétaire d’Etat aux Personnes handicapées avant d’être chargé de la concertation et de l’accompagnement social à la Délégation Générale pour l’Armement.


Introducteur des études qualitatives dans l’analyse politique il a développé ces méthodes pour structurer une démarche globale de maîtrise du climat interne de l’entreprise. Il a développé une approche novatrice d’entretiens de confrontation pour la résolution de conflits.


À partir de son expérience dans la gestion de la communication de la Défense durant la première guerre du Golfe, il a créé une méthodologie de maîtrise des crises qui a fait ses preuves dans de multiples situations difficiles, lors de crises de changement, de situations d’urgence psychosociale ou de plans de sauvegarde de l’emploi.


Il enseigne à l’ENA, au CELSA, à l’EFAP, dans plusieurs universités françaises ainsi qu’à l’École Supérieur du Commerce et des Affaires de Casablanca et à l’Université de Buenos-Aires. Chroniqueur radio, il est auteur d’une vingtaine d’ouvrages.

 

 

 

Le jardin haïku

 

Quelques beaux poêmes

 

Dans une vieille mare,

une grenouille saute,

le bruit de l'eau.

Bashö (1644-1694)

 

 

Porté par l'obscurité.

Je croise une grande ombre

dans une paire d'yeux.

Tomas Transtromer (Prix Nobel 2011), traduit par Jacques Outin


 

Sur la plage

je regarde en arrière

pas la moindre trace de pas.

Hosai  (1885-1926)

 

 

J'étais là moi aussi -

et sur un mur blanchi à la chaux

se rassemblent les mouches.

Tomas Transtromer (Prix Nobel 2011), traduit par Jacques Outin

 

 

Il n'y a rien

dans mes poches -

rien que mes mains.

Kenshin (1961-1987)

 

 

Un papillon blanc sort
D'entre les rayures d'un zèbre.

Sei Imai

 

 

Plus que de l'aveugle
Du muet fait le malheur

La vue de la lune.

Kyoraï

 

 

Au coucou

Elle ne répond rien

La girouette en fer.

Seiho Awano

 

 

Le printemps passe.

Les oiseaux crient

Les yeux des poissons portent des larmes.

Bashö (1644-1694)

 

 

Plutôt  que les fleurs de cerisier

Les petits pâtés !

Retour des oies sauvages.

Matsunaga Teitoku (1571-1654)


 

Quelques essais personnels

 

Le bolet doré

au couteau de l'automne

craque mollement.

P.L.

 

 

La nuit est posée

l’hiver gagne la ville –

Frisson de moineau. 

P.L.


 

Un mille-pattes trébuche

-bruit de catastrophe-

entre quelques brins d'herbe.

P.L.


 

Cul grisâtre 

d'une bouteille lancée

dans la mer étroite -

bonjour Trieste.

P.L.

 

 

Goutte à goutte

- loupes hallucinées -

le toit s'égoutte.

P.L.

 

 

Au profond de la nuit

rentrent les meurtriers

le devoir accompli.

P.L.

 

 

Tendu comme un arc,

l'hiver scarifie

d'une autre ride le visage.

P.L.

 

 

Dans la nuit luisante

résonnent des pas

- un chien lève la patte -

P.L.

 

 

Inconsciente,

la rue se rue

vers sa fin.

P.L.

 

 

Au bal de la nuit

aux phalènes,

le pied glisse

sur les cadavres joyeux.

P.L.

 

 

La brume

nappe le relief

du jardin myope.

PL

 

 

Le rictus du caïman

remonte à l'oeil qui pétille.

Sa proie lui sourit.

PL

 

 

Le lacet défait

flâne près du soulier -

Le nez au vent.

PL

La citation de la semaine

  La logique est une manière méthodique de se tromper en toute confiance. Robert Heinlein 


Patrick Lamarque

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