Mercredi 10 août 2011 3 10 /08 /Août /2011 14:01

ChronoUn jour, un ami me demanda la recette du bonheur au travail. Je répondis par cette question : «Qu’est-ce que tu aimes faire?» À cela, il rétorqua : «Je connais plusieurs logiciels informatiques, je suis capable de coordonner des travaux, j’ai un bon esprit de synthèse, etc.» Voyant qu’il ne répondait pas réellement à ma question, je la posai de nouveau : «Tu as énoncé ce que tu es capable de faire. Maintenant, dis-moi ce que tu aimes vraiment faire dans la vie.» Il fit une pause, puis continua : «Je ne sais pas! Je ne sais vraiment pas ce que j’aime faire! Je n’y ai jamais pensé!» Voilà la vérité! Trop souvent, on néglige de se connaître. On ne sait pas ce qu’on veut faire de sa vie.

 

Courir à la reconnaissance

 

Pourtant, il était convaincu qu’à force de s’investir, de rendre service, de faire tout ce qu'il pouvait, il finirait par être reconnu et occuper le poste de ses rêves. C'est-à-dire le poste qui le ferait être considéré dans son environnement professionnel et privé. Il se consacrait tellement à son travail qu'il en perdait la notion du temps, et ses semaines comptaient de plus en plus d’heures. En public, il se montrait confiant, déterminé, maître de la situation, d’un abord facile et aimable. En privé, il était de plus en plus anxieux, méfiant, indécis, critique et sarcastique face à son travail. Quoi qu’il en soit, sa soif d’attention et de reconnaissance ne semblait jamais étanchée.

Au printemps suivant, une nuit, il se sentit très mal, éprouvant un stress intense. Il ne pouvait pas dormir, avait mal au coeur, comme s’il allait vomir et il manquait d’air. Il allait avoir 33 ans et ne présentait pas de facteurs de risques  cardiaques : il n’était pas obèse, ne fumait, pratiquait des sports régulièrement. Il était en forme. À trois heures du matin, les ambulanciers le conduisirent à l’hôpital en salle des soins intensifs. Il était en train de faire un infarctus! À son réveil, un jeune médecin, sur un ton sérieux, lui annonça la nouvelle : "Votre coeur ne sera plus jamais pareil".

De retour chez lui, il ne pouvait pas marcher longtemps, Monter un escalier de douze marches lui prenait environ trois minutes. Il dut  reconnaître ses limites. Ce n’est qu’en juillet qu'il put remonter sur sa bicyclette et se rendre près du fleuve, à l’heure du coucher du soleil. Quand il vit le soleil, il constata qu'il n’avait pas senti sa chaleur sur sa peau depuis des mois.

Quand les habitudes collent à la peau

Il reprit le travail à la fin de septembre. Le même travail, qu'il n’aimait toujours pas. L’ennui qu’il éprouvait contrastait avec ce qu'il vivait. Il appréciait tout, il appréciait les autres tels qu’ils étaient. Il trouvait la vie belle.

Il croyait s’être débarrassé de ses vieilles habitudes d’en faire trop pour prouver sa valeur, ce qui l’avait toujours conduit dans des situations insatisfaisantes. Rapidement, il fut déçu. Le quotidien reprenait le dessus. Le fait de revenir dans le même contexte, d’affronter le même genre de situations, tout cela faisait ressurgir les vieilles habitudes et les vieux réflexes. Il commença à ressentir les mêmes émotions qu'il éprouvait avant sa crise. Le même besoin de montrer ce qu'il valait et de s’affirmer. Il commença à exiger avec la même énergie qu’avant, répétant les mêmes gestes et les mêmes réactions, mais cette fois avec une différence : il se voyait agir.

Prendre soin de soi

Tout se passait comme s'il se filmait. Le fait était nouveau pour lui.  Il devint alors conscient de ses attitudes, de sa quête de reconnaissance et d’attention, et de sa souffrance lorsque qu'il ne les obtenait pas.

C’est en se rendant au travail à vélo qu'il trouva comment se sortir de l'impasse. S'il vivait des frustrations durant la journée, il arrivait à s’en défaire en revenant du travail, grâce au vélo. Cette activité physique l'aidait à prendre du recul. Avant et après le travail, il avait du temps pour lui et cela lui faisait du bien.

Il commença alors à faire attention à lui, et cela lui devint précieux. Après quelque temps, il sentit naître une nouvelle conviction : il n’avait plus à prouver sa valeur à qui que ce soit. Il se rendit compte qu'il ne voulait plus travailler dans l'informatique, mais comme il devait gagner sa vie, il décida d’en tirer le meilleur parti. Son attitude eut un effet de contagion. Ses collègues faisaient de même et apprenaient, eux aussi, à se protéger en prenant du recul et en exprimant au fur et à mesure ce qu’il leur arrivait. Une sorte de complicité s’installa entre eux et, ensemble, ils apprenaient à garder leur équilibre.

S'engager sans se détruire

Qu’est-ce que s’engager? C’est donner le meilleur de soi-même, s’investir, participer avec conviction. Or, quand il retournait sur sa chaise d'informaticien, donner le meilleur de lui-même, s’investir, participer avec conviction, n’était pas exactement ce qu'il faisait.

Voyant cela, il se dit qu'il devait être cohérent : «s’engager, c’est s’investir, et ce mot-là, ça me fait penser à l’argent", me dit-il un jour. "Toi, quand tu investis dans un placement, est-ce que tu investis dans n’importe quoi ? Tu regardes avant de placer ton argent de façon que ça te rapporte le plus possible.  Est-ce que ça pourrait être la même chose pour le travail ? Si le travail ne te rapporte rien, qu’est-ce que ça te donne d’investir là-dedans ?» L’engagement, c’est bien. Mais il faut que ce soit réciproque, il faut que ça apporte quelque chose aux deux parties. Travailler pour travailler, ça le tuait.

À partir de ce moment-là, il décida de commencer à s’accorder du temps, à donner du temps à sa famille, et à s’investir dans son travail, mais d’une manière équilibrée. Il n’avait d’ailleurs plus autant besoin de reconnaissance. Les choses se sont alors mises à changer pour lui. Il parvint à distinguer entre le contexte et lui. Avant de passer à l’action, il apprit à se poser une question : "est-ce que ça m’appartient ? S’il y a quelque chose que je peux faire, et que cela soit sous ma responsabilité, c’est bon, je m’y engage. Mais si ça ne m’appartient pas, dois-je nécessairement tout prendre sur mes épaules pour sauver la situation ?"

Un peu plus tard, il me confia qu'ayant "besoin de reconnaissance, il avait appris à se reconnaître". Avec le recul, il avait compris que c’était le plus beau cadeau qu'il pouvait se faire.

Par Patrick Lamarque - Publié dans : Responsabilité sociale
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Le fil d'Ariane

 

Conserver près de soi le Manuel d’Épictète

 

Épictète est né en 50 à Hiérapolis , en Phrygie. Esclave, il gagne Rome avec son maître Épaphrodite et suit les cours du stoïcien Musonius Rufus. Affranchi, il est banni par l’empereur Domitien et s’installe à Nicopolis, en Épire où il ouvre une école et c’est son élève Arrien qui compile son enseignement dans « le Manuel ».  Ce livre porte ce titre parce qu’il faut toujours l’avoir « sous la main » et nombre de ceux qui s’y sont référés, de Marc Aurèle à Frédéric II de Prusse, le transportait avec eux dans les fontes de leurs montures.

 

La principale leçon du grand philosophe stoïcien se fonde sur la nécessaire distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Seul ce qui dépend de nous peut être considéré comme un bien ou un mal, à savoir nos décisions, nos jugements, nos désirs. Ce qui ne relève pas de nous doit nous laisser froids et distants. Cependant, nous recevons des influences ou des faits extérieurs auxquels nous ajoutons généralement un jugement de valeur. Ainsi, ajoutons-nous à la vision d’un mort le fait qu’elle soit redoutable alors qu’une vision plus exacte du cycle de la vie et de la mort nous permettrait de mieux réguler nos craintes et nos émotions. Et de mieux diriger notre vie.

 

Voilà une leçon que nous gagnerions à faire notre dans une période où les agressions du monde son nombreuses et font des ravages. D’ autant qu’Épictète en parle dans un langage simple, quotidien et qui en rien n’a vieilli : le lecteur tombe malade, embrasse sa femme et ses enfants, prend un bain, voyage en bateau, fait l’amour…

 

Depuis vingt siècles et pour longtemps encore il est bon de glisser ce petit manuel dans ses fontes.

 

ÉPICTÈTEUn précieux manuel facile à se procurer.

Arrien, Pierre Hadot, LGDF, Essai, poche, 2000

 

 

 


 

 

Digest

 

Patrick Lamarque est conseil de dirigeants en matière de stratégie, de gestion des crises et de management du changement. Il est également coach pour dirigeant privés et publics. Il opère en France et à l’étranger.


Ancien élève à l'Ecole Nationale d’Administration, Patrick Lamarque, dans les années 80, a créé la mission communication interne et maîtrise du climat social à la Ville de Paris, coordonné la communication gouvernementale auprès du Premier ministre et conseillé pour sa communication le ministre de la Défense. Dans les années 90, il dirige la communication de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux, puis celle de la Ville et de la Communauté Urbaine de Lyon. Il est ensuite appelé comme Conseiller auprès du Secrétaire d'État à la Défense, puis auprès de la Secrétaire d’Etat aux Personnes handicapées avant d’être chargé de la concertation et de l’accompagnement social à la Délégation Générale pour l’Armement.


Introducteur des études qualitatives dans l’analyse politique il a développé ces méthodes pour structurer une démarche globale de maîtrise du climat interne de l’entreprise. Il a développé une approche novatrice d’entretiens de confrontation pour la résolution de conflits.


À partir de son expérience dans la gestion de la communication de la Défense durant la première guerre du Golfe, il a créé une méthodologie de maîtrise des crises qui a fait ses preuves dans de multiples situations difficiles, lors de crises de changement, de situations d’urgence psychosociale ou de plans de sauvegarde de l’emploi.


Il enseigne à l’ENA, au CELSA, à l’EFAP, dans plusieurs universités françaises ainsi qu’à l’École Supérieur du Commerce et des Affaires de Casablanca et à l’Université de Buenos-Aires. Chroniqueur radio, il est auteur d’une vingtaine d’ouvrages.

 

 

 

Le jardin haïku

 

Quelques beaux poêmes

 

Dans une vieille mare,

une grenouille saute,

le bruit de l'eau.

Bashö (1644-1694)

 

 

Porté par l'obscurité.

Je croise une grande ombre

dans une paire d'yeux.

Tomas Transtromer (Prix Nobel 2011), traduit par Jacques Outin


 

Sur la plage

je regarde en arrière

pas la moindre trace de pas.

Hosai  (1885-1926)

 

 

J'étais là moi aussi -

et sur un mur blanchi à la chaux

se rassemblent les mouches.

Tomas Transtromer (Prix Nobel 2011), traduit par Jacques Outin

 

 

Il n'y a rien

dans mes poches -

rien que mes mains.

Kenshin (1961-1987)

 

 

Un papillon blanc sort
D'entre les rayures d'un zèbre.

Sei Imai

 

 

Plus que de l'aveugle
Du muet fait le malheur

La vue de la lune.

Kyoraï

 

 

Au coucou

Elle ne répond rien

La girouette en fer.

Seiho Awano

 

 

Le printemps passe.

Les oiseaux crient

Les yeux des poissons portent des larmes.

Bashö (1644-1694)

 

 

Plutôt  que les fleurs de cerisier

Les petits pâtés !

Retour des oies sauvages.

Matsunaga Teitoku (1571-1654)


 

Quelques essais personnels

 

Le bolet doré

au couteau de l'automne

craque mollement.

P.L.

 

 

La nuit est posée

l’hiver gagne la ville –

Frisson de moineau. 

P.L.


 

Un mille-pattes trébuche

-bruit de catastrophe-

entre quelques brins d'herbe.

P.L.


 

Cul grisâtre 

d'une bouteille lancée

dans la mer étroite -

bonjour Trieste.

P.L.

 

 

Goutte à goutte

- loupes hallucinées -

le toit s'égoutte.

P.L.

 

 

Au profond de la nuit

rentrent les meurtriers

le devoir accompli.

P.L.

 

 

Tendu comme un arc,

l'hiver scarifie

d'une autre ride le visage.

P.L.

 

 

Dans la nuit luisante

résonnent des pas

- un chien lève la patte -

P.L.

 

 

Inconsciente,

la rue se rue

vers sa fin.

P.L.

 

 

Au bal de la nuit

aux phalènes,

le pied glisse

sur les cadavres joyeux.

P.L.

 

 

La brume

nappe le relief

du jardin myope.

PL

 

 

Le rictus du caïman

remonte à l'oeil qui pétille.

Sa proie lui sourit.

PL

 

 

Le lacet défait

flâne près du soulier -

Le nez au vent.

PL

La citation de la semaine

  La logique est une manière méthodique de se tromper en toute confiance. Robert Heinlein 


Patrick Lamarque

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