Mardi 12 avril 2011
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Il y a près de trois mille ans, certains événements dans la Méditerranée ont donné naissance à l'histoire de la guerre du
Péloponnèse de Thucydide, un texte qui avec le temps est devenu la bible des théoriciens du réalisme politique. À la lumière des événements en cours dans cette même partie du monde, il semblerait
que Thucydide reste toujours d'actualité – après tout, il nous dit lui-même qu'il a écrit son livre non pas pour ses contemporains, mais pour les générations à venir.
« L'espoir est un bien très cher »
En plein milieu de sa guerre de trente ans avec Sparte, Athènes décide de jouer sa main la plus forte : avec une marine supérieure, elle contrôlerait toute la Mer Egée. La petite île
de Mélos, jusque-là restée neutre, tomba dans cette zone de contrôle. Toutefois, la neutralité n'était plus une option : Athènes envoya une flotte de trirèmes à Mélos pour proposer aux
Méliens une offre claire : se joindre à elle ou mourir.
La position d'Athènes était simple : les questions de justice sont pour les imbéciles et les enfants car celle-ci repose sur le calcul de la puissance. En bref, « les forts font ce
qu'ils ont le pouvoir de faire et les faibles acceptent ce qu'ils ont à accepter ». Toute tentative des Méliens pour nuancer cette affirmation brutale échoua. Il ne resta plus aux
Méliens que l'espoir de retrouver une chance... un jour. Ironiquement, les Athéniens reconnurent que l'espoir « est un bien très cher ». Quant à la morale, ajoutèrent-ils, ne cherchez
pas plus loin que notre force. Comme le dit une expression chère aux politiques réalistes de nos jours, les Athéniens ont affirmé qu'il ne s'agit pas d'une loi qu'ils ont créé eux-mêmes, mais
plutôt d'une loi qui a existé, et existera, toujours.
Des tyrans, mais au moins ce sont nos tyrans
Mais les Méliens refusèrent de céder. Libres pendant sept cents ans, ils finirent par refuser de se rendre. Etonnés, les Athéniens qualifièrent la réponse d'enfantine : « Vous, vous voyez
des incertitudes comme si c'était des réalités, tout simplement parce que vous voulez qu'elles le soient. » Ils retournèrent à leurs navires, commencèrent leur siège, conquirent Mélos,
exécutèrent les hommes et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. Le réalisme, paraît-il, l'emporta. Si la seule loi de la nature humaine et de la politique, c'est le pouvoir, Athènes
avait parfaitement le droit d'exiger la remise de Mélos.
Les réalistes politiques contemporaines font écho des commandants athéniens : les intérêts stratégiques d'un état justifient l'utilisation du pouvoir et la moralité n'est qu'une couverture
pour ces impératifs bruts nationaux. Ce raisonnement justifie non seulement le règne brutal des régimes autoritaires mais également notre soutien de ces régimes.
Ces dirigeants sont des tyrans, mais au moins ce sont nos tyrans. Cette nuance est importante dans une région où nous avons des intérêts critiques. Elle explique pourquoi nous avons globalement
ignoré des abus épouvantables des droits de l'homme. En gros, nos propres chefs d'Etat ont accepté l'idée des Athéniens que les forts font ce qu'ils veulent et les faibles doivent souffrir les
conséquences de ces décisions.
Réalité de l'espérance
Mais Athènes a oublié un autre axiome de Thucydide. Comme on le voit à Mélos, tout comme les humains s'efforcent de contrôler les autres, ils essaient également de résister à ceux qui tentent de
le faire. La résistance au nom de la dignité humaine n'est pas moins fondamentale que les efforts faits pour briser cette même dignité.
Si, comme le pense Thucydide, la nature humaine est constante – et les milliers d'années d'Histoire qui nous séparent de l'Athènes antique semblent suggérer qu'il a raison – Thucydide aurait
aujourd'hui peu de patience avec notre version actuelle de réalisme politique.
Aujourd'hui, les rues de Benghazi ressemblent étrangement à cette ancienne plage à Mélos. Dans les deux cas, ceux au pouvoir ont estimé que des trirèmes et des lances, des chars et des
canons, donnaient une légitimité à leur domination. Dans les deux cas, les faibles ont refusé de subir les actions des puissants, affirmant que la liberté et la dignité humaines font aussi partie
de la réalité politique.
Bien que Mélos a été défaite, l'histoire ne s'arrête pas là. Peu de temps après, Athènes envahit la Sicile. Tout comme Mélos, la ville de Syracuse résiste ; tout comme Mélos, Syracuse avait
peu de chances à réussir ; et tout comme Mélos, Syracuse néanmoins insista sur la réalité de la liberté. Et, contrairement à Mélos, Syracuse pulvérisa les forces d'Athènes.
Les jeunes Cairotes, Tunisiens ou Libyens sont aussi « irréalistes » que les Syracusains ? Il est temps pour nos hommes de pouvoir, dans l'État comme dans les grandes
entreprises, de se demander ce que signifie vraiment le réalisme politique.